Erotiquement, j’ai toujours eu un faible pour les escaliers.

Fort joli texte trouvé ici, à propos du « Nu descendant un Escalier No.2, 1912 » de Marcel Duchamp.

Elle a descendu l’escalier. Nue. Entièrement nue. En le découvrant, assis dans le fauteuil en osier, elle a hésité sur les marches. Il l’a suivie des yeux, elle dont il connaissait le corps du bout des doigts, à tâtons dans le noir. Il l’a examinée comme un cadeau insolite, un objet qui aurait soudain pris vie.

Il a murmuré : « J’allais partir ». Elle a enfilé un long gilet qui traînait sur le canapé. Dans la cuisine, elle a préparé du café. Il est venu derrière elle. Il a passé les bras autour de sa taille et l’a renversée sur la table bancale. Elle a gémi : « Non… Non… » tout en lui mangeant la figure de baisers sonores. L’eau gargouillait dans la casserole. La table cognait contre le mur. Le pantalon sur les chevilles, il écoutait ces bruits qui l’amusaient.

Elle était riche et libre, un peu plus âgée que lui. Au fond, il ne savait pas grand chose d’elle. Dans une soirée chez des amis communs, elle lui avait confié le vif intérêt qu’elle éprouvait pour ses créations. Par la suite, il avait compris qu’il n’était pas le seul artiste capable d’éveiller en elle, une tendre curiosité. Il appréciait cependant sa qualité d’écoute, ses yeux clairs et intelligents, ses sourires énigmatiques. Elle posait des questions auxquelles personne ne songeait, lui le premier. Il les évitait d’une pirouette mais en la quittant, il y repensait. Elle l’aidait à progresser sans jamais lui donner de conseils.

Cette image d’elle, nue dans l’escalier, lui avait trotté dans la tête pendant plusieurs jours. Il détaillait mentalement chacun de ses mouvements, les décomposait en un film au ralenti, scintillant sur une toile blanche. Il avait fini par peindre ces quelques secondes en s’efforçant de les épurer, de leur ôter tout sentimentalisme pour ne garder que cet enchaînement de pas vers le bas. Sous son pinceau, l’amante était devenue un mannequin en bois qu’il pouvait tordre dans toutes les positions en faisant craquer ses jointures métalliques.

Il avait dû retirer ce tableau du Salon des Indépendants. Blessé, il s’était dit que les Cubistes manquaient d’humour, trop englués dans leurs théories sur l’art. Deux ans plus tard, la toile était exposée aux Etats-Unis et son auteur connaissait la gloire au moment où la peinture cessait de l’intéresser. Il préférait expérimenter de nouvelles voies, jouer avec une roue de bicyclette, un tabouret, une plaque de verre ou du fil à coudre. Il bricolait ses inventions bizarres entre deux parties d’échecs quand il ne noircissait pas ses carnets de schémas tarabiscotés ou de petits mots exquis.

Elle l’avait invité à dîner, la veille de son départ pour l’Amérique. Les lumières allumées, ils s’étaient aimés sur le tapis du salon, les marches de l’escalier, la descente de lit et dans la baignoire profonde. Elle le contemplait, les yeux chavirés. Elle chuchotait : « Reste encore, reste… » Désarmé, il s’obligeait à penser qu’elle l’oublierait vite. Au petit matin, elle lui avait mangé la figure de baisers, pour la dernière fois.

Bien sûr, d’autres amants s’étaient succédés dans le fauteuil en osier mais nul ne savait la regarder comme le jeune homme pensif photographié par Man Ray.